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L’an zéro du calendrier COVID-19

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Image de la série "Black Mirror"

Image de la série « Black Mirror »

« Ils ne se révolteront que lorsqu’ils seront devenus conscients et ils ne pourront devenir conscients qu’après s’être révoltés » Georges Orwell, 1984

 

Au moment où je rédige cet article j’en suis à mon 12ème jour de confinement.

Je pars d’un pas lent mais assuré pour relever les œufs dans mon poulailler. Oui, je suis un boboysan, le derrière entre deux cultures (rurale et bobo) ; je transpire du thé vert et cultive du Kéfir.

Pendant que j’empoche mon butin de protéine, une de mes poules Warren (c’est la race) me regarde fixement… J’entrevois le vide au fond de son regard et je me demande si elle a conscience du monde qui l’entoure.

La panique m’habite et je lui réponds que j’ai un article à terminer. A ces mots sa crête rouge pâle bouge subitement ! Je crois que c’est un signe pour me faire comprendre qu’elle est intéressée par mon sujet.

Je lui explique que je repensais à toutes les interventions et échanges que j’ai eu autour de l’avènement des écrans et internet. Je lui raconte le bouleversement dans tous les domaines. Elle me répond : « Cot ! » Je souligne alors comment pendant ces 12 jours de réclusion, je me retrouve face à moi-même, sans plus aucune possibilité de jeter un vernis social sur ma vie. Face à face, confinés, face à mon couple, à mes enfants ou à la solitude.

Internet, celui qui nous fait croire que tout sera pareil après. Les apéros avec les amis, nos colères et indignations, nos amitiés, nos amours. Mais il s’agit surtout de faire face à l’angoisse qui nous assaille. Celle du présent qui semble partir en miettes, celle d’un futur très incertain. Alors on tape sur le clavier pour calmer nos craintes, on y tape encore et surtout pour y cacher l’ennui. Car si une chose se révèle aujourd’hui, c’est que nous avons aussi très peur de l’ennui. Ce temps soudainement libéré, ce temps libre que nous ne savons plus occuper.

 

Ma poule glousse…

Je traduis cela comme un intérêt certain, alors je surenchéris en déplorant que cette technologie ait souvent été réduite à la promesse d’un monde enchanté où les objets nous obéiraient au doigt et à l’œil et viendraient révéler nos envies… Malheureusement, la technologie nous échappe, elle est une matrice qui avale des métadonnées tel un kraken à la boulimie vorace.

Nous faisons l’erreur de focaliser sur la nouveauté technologique, accaparés, hypnotisés, et nous perdons de vu l’individu qui l’utilise, nous en oublions la recherche de liens et de sens…

 

Ma gallus domesticus pose son derrière sur la paille, immobile : elle attend la suite !

Je lui réponds que le confinement renvoie quelque chose de plus profond et de plus complexe dans notre rapport à ces technologies et aux temps libres.

Plus que jamais ces marchands nous font croire qu’ils répondent à nos besoins.

 

Je vois à travers cette pandémie des cohortes de propositions digitales, des « Nous allons mieux vous occuper », une armada de start-ups pour mieux éduquer nos enfants et surveiller nos employés qui ne savent toujours pas faire de télétravail ! Du Pornhub gratuit pour le peuple « Panem et circenses » traduisez le aujourd’hui par « Des tacos et du cul ».

 

Une seconde poule grimpe dans le petit poulailler… Se place à coté de sa colocataire…

Je poursuis mon propos et surenchéris en expliquant comment on nous a vendus ce numérique qui  reflète ce siècle où les désirs d’optimisation, de praticité et de performance sont présents dans toutes les couches de notre société.

Que le numérisme et ses mots racontent un régime de transformation dans chaque domaine de nos vies. Avec des mots clés sous la forme : #accompagner #combler #remodeler #augmenter #innover.

Mais notre temps si rapide, si frénétique, s’est subitement transformé en instants, en moments, qui, additionnés, deviennent des temps libres dont on ne sait que faire. Ce qui fait l’aubaine des plus malins, des grands communicants qui voient là un nouveau temps de cerveau disponible.

Accompagné de ce big data qui se définit comme serviable, sécuritaire, générateur d’interactions sociales et se jouant de nos ressorts biologiques et vient gentiment s’immiscer dans nos poulaillers.

Un peu comme moi sur votre microsociété, espèce de gallinacées ingrates, sauf que vous c’est #caqueter #bouffer #pondre.

Ce qui m’amène à poser une question existentielle : « Comment refaire du citoyen le centre de gravité d’un numérique social ? » A partir de l’an zéro du calendrier Covid-19.

 

Mes poules commencent à devenir fébrile à la vue d’un changement aussi brutal !

 

Pour s’émanciper de cette dictature invisible, il est important de se libérer de l’emprise des 0 et des 1, de la suprématie des algorithmes et des marchands du temple. Profitons de cette crise pour se connecter uniquement pour trouver des prétextes à échanger, communiquer, s’engueuler, se réconcilier, se former…prendre le temps d’apprendre à construire le jour d’après. Likons-nous les uns les autres, bordel !

Un collègue de travail en vision-conférence me faisait part l’autre jour de son ras-le-bol du High Tech, il voulait revenir sur le low-tech (ou basse technologie), sur des outils à échelle humaine et sur laquelle nous aurions notre propre gestion.

 

Plus globalement, Internet et le numérique pourraient aider à libérer de nouvelles énergies sociales et culturelles : partage des savoirs, dilution de la coupure entre émetteur et récepteur, entre producteur et consommateur.

Ce confinement nous rappelle l’urgence de prévoir, en direction de tous, des espaces d’apprentissage des techniques et moyens d’expression, afin que chacun sache comment rechercher, comment transmettre et comment produire des contenus.

L’indispensable développement des formations et autres ateliers de pratiques ne peut plus ignorer les apports du numérique : classes d’électroacoustique dans les conservatoires, logiciels d’écriture collaborative ou de création de jeux vidéo dans les médiathèques, création radiophonique ou captation sonore, etc. Reprendre le pouvoir sur notre vie numérique pour conjuguer création et transmission, mais surtout l’organiser et le fabriquer nous-même !

 

La seconde poule acquiesce avec un double « Cot ! Cot ! »

 Je lui réponds : « Oui, parfaitement, un acte de résistance ! » Et qu’il s’agit de remettre du sens et de la justice sociale.

Au mot résistance, j’ai vu mes poules battre des ailes… J’ai de suite compris qu’elles voulaient me dire quelque chose! Oui, je comprends dans quelles conditions je vous tiens aussi : dans une forme de confinement avec cet enclos limité que je viens nettoyer de temps en temps, où l’herbe a maintenant disparu, où le grillage vous empêche d’aller picorer mes bonnes salades ou d’aller batifoler dans mon jardin… Je ne crois pas que vous soyez heureuses toutes les deux ! Mais je fais ça pour votre bien! Et puis je n’ai pas besoin de me justifier auprès d’une poule.

Et d’ailleurs, moi aussi je suis confiné ! Ce confinement nous oblige à nous recentrer sur nous, mais aussi de sortir la tête du guidon.

Au fin fond de mon village, alors que je donne à manger à mes poules, j’ai fini par ne plus entendre le bruit des bottes, le bruit des notifications qui venaient me bercer dans mes pantoufles numériques… Du régime des traces à… la société de contrôle !

Alors que j’observais mes gallinacées se jeter sur des restes de pâtes, je me suis dit qu’il était temps de faire naître des petits îlots numériques indépendantistes où nous pourrions vivre le plus loin possible des radars de ce capitalisme numérique…et de nos poulaillers 3.0.

 

Auteur : Pierre Khattou

 

Contribution : Sophia Idayassine

Merci à Christel Monnerie & Iadine Subra pour la relecture avisée.

 

 

 

 

 

 

 

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