Accueil Non classé #Le numérique des familles : du techno cocon à la servitude volontaire

#Le numérique des familles : du techno cocon à la servitude volontaire

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The Painter's Family 1926 by Giorgio de Chirico 1888-1978

Sujet : Numérique et société                     Temps de lecture : 10 minutes       lieux : Transport en commun, toilettes, salles d’attentes…

- Vous savez au moins qu’il vous faut tenir compte des médias et puis, de temps à autre, de ce que disent et pensent effectivement les gens. Enfin, de ce qu’on leur permet de dire sur une grille préétablie de sondage et de penser à partir du vomi culturel que vous servez pour soupe chaude à leur appétit de comprendre. 


- Vous forcez le trait. 


- Je ne le force pas, je le décoche. Où en est l’éducation du peuple aujourd’hui ? Qu’en avez-vous donc fait ? Y en a t-il encore en stock ? Je vais vous le dire : vous ne cherchez plus à élever des hommes, mais à former des câbles supra-conductifs pour votre réseau informatique – appelez-le Ville, appelez-le Société ! La formation permanente, voilà votre première et dernière ambition. A l’école, au bureau, sur les trottoirs, devant la télé : former ! Toujours former ! Former les corps ! Former les cervelles comme des noyaux durs ! Pour y graver dessus vos modèles mortuaires et vos mots d’ordre ! 

 

Extraits du livre de A. Damasio « La zone de dehors ».

 

 

 

Voici la synthèse d’une expertise citoyenne autour du numérique et des familles réalisée dans la communauté des communes Cœur de Garonne en septembre 2019.

Encore une étude ? Et oui ! Parce que le temps consacré aux écrans est un sujet souvent contesté qui suscite inquiétude et émotion.

Mais, cher lecteur, tu verras que la piste du temps passé devant l’écran ne doit pas être la seule étudiée.

Le tsunami numérique ne fait que débuter, c’est une réalité visible au sein des familles avec une moyenne de7 à 8 écrans par foyer.

Mais ce qui va t’interpeller ici c’est surtout l’interaction avec les écrans, le nombre n’étant qu’un indicateur secondaire. L’expertise apporte son lot de débat puisque 47 %des familles affirment qu’ « un enfant doit développer sa créativité à l’aide des écrans » alors que55 % sont en désaccord.

Les familles témoignent de leur désarroi face aux « crises de nerfs » et « conflits » quand il s’agit d’arrêter l’usage du smartphone, de la tablette, de la télé…

56 % des familles témoignent des conflits récurrents « à cause des écrans » ! Mais il y a 25 ans de cela, quel était le premier sujet de conflit à la maison ? « Ne sors pas trop longtemps », « Reviens à l’heure »…?

 

Quelques contradictions et une super-préconisation

Cette évolution du conflit pose un constat comme le souligne Sonia Livingstone autour de la « Bedroom Culture » ; elle évoque la tendance contemporaine à suréquiper les maisons de nos adolescents, notamment parce que nous sommes rassurés de les savoir en sécurité sous le toit familial. 


Paradoxe de cette génération qui passe plus de temps sous le même toit que leurs parents que les générations précédentes, alors que ce temps passé « ensemble » ne peut être considéré comme les rapprochant plus ! 


L’accès au numérique vient bousculer et questionner plus globalement la société et ses nombreuses évolutions : évolution du rôle du parent, de l’école, du champ social et du loisir, de notre rapport au savoir et à l’information.

64 % des familles témoignent que la fin d’après-midi et/ou le début de soirée est la période la plus propice à la connexion !

Après plus de 8 heures de temps contraint pendant la journée, l’écran vient rogner un espace d’échange et d’interaction. Mais en même temps, qui a envie de composer après des journées aussi longues ?

Les parents admettent le risque d’utiliser les écrans « comme baby-sitter » à l’école, chez la « nounou » ou à la maison. Ils soulignent « le risque de l’occupationnel et de la facilité ».

Outre les dangers pour l’apprentissage notamment la perte de l’imagination et de la créativité (impliquant que les enfants ne savent plus comment s’occuper autrement), les parents soulèvent les risques d’un contenu non adapté. Ils déplorent une signalétique qui ne correspond pas toujours à la réalité.

De plus, ces activités pratiquées devant les écrans sont « chronophages » et difficiles à cadrer. Plusieurs témoignages soulignent la « peur » des parents d’exclure leur enfant : dès leur plus jeune âge les enfants apprennent à utiliser les technologies numériques du quotidien. Ainsi, l’usage des nouveaux médias devient nécessaire pour le Vivre Ensemble sous peine de subir une exclusion à l’école ou auprès des camarades.

 

Les prescriptions concernant les écrans, un principe de « préoccupation » !

En ce qui concerne les affirmations relatives aux prescriptions concernant les écrans, les répondants se montrent plutôt d’accord voire tout à fait d’accord.

Ils privilégient des attitudes de précaution et de prévention face à leur enfant et les écrans.

Les répondants marquent particulièrement leur accord pour 42 % « au niveau du temps qu’il passe devant les écrans».

24 % d’entre eux posent des limites « au niveau du contenu… ».

12 % « au niveau des moments de la journée pendantlesquels il peut les utiliser ».

Ils sont5 % à ne pas vouloir «poser des limites ».

Dans les commentaires, certains parents insistent sur le mélange des trois règles : la limite, le contenu et les moments.

 

Mais pourquoi ça ne marche pas?

 La limite, le contenu et les moments est une préconisation qui vaut tous les posters de prévention ou autre norme PEGI!

La solution viendra des usagers, similaire au concept de santé communautaire. Il nous faut mener des actions communautaires concrètes et efficaces pour fixer des priorités pour la santé, les pratiques culturelles numériques, la prise de décision, l’élaboration de stratégies et la mise en œuvre de celles-ci en vue d’améliorer l’usage du numérique.

 15 ans que je vois ça et là des essais de campagne de prévention. Dès qu’il s’agit de passer à des mesures concrètes, c’est la déception.

Les professionnels (éducateurs, enseignants, psychologues…) sont déçus des campagnes qu’ils doivent utiliser mais qui finissent au bout du compte par générer deux camps opposés: celui des mauvais parents trop « laxistes » et celui des bons parents « technophobes ».

 Et je ne vous parle même pas de certains médecins qui finissent par vous rappeler que si votre enfant à un retard de langage, et bien c’est de votre faute !

 Dans nos démarches de prévention les résultats sont négligeables !

Attention de ne pas nous conduire comme des ayatollahs sans avoir la moindre information du contexte familial.

Je vous invite au fin fond du Gers ou en haut d’une tour dans les quartiers de Borderouge voir comment un parent isolé essaie de gérer ça !

 

La télé comme un anti dépresseur

33 % des jeunes déclarent que la télé est « parfois » allumée en continu ; 26 % déclarent qu’elle est « souvent » à « très souvent » allumée. Les parents sont souvent les principaux initiateurs.

La télé représente une compagnie supplémentaire, une présence qui vient palier à une angoisse ou une peur du silence.

Cela nous renvoie à une réflexion centrale autour de la gestion de l’écran et la parentalité (et si on essayait de travailler sur le bien être des parents?).

Il faut prendre en compte plusieurs paramètres pour se doter d’outils efficaces. Le critère du bien-être est un élément déterminant ; la situation économique, la composition familiale, l’illectronisme des adultes….

Ce sont autant d’indicateurs qui viennent compliquer la tâche du parent autour de la limite, du contenu et des moments.

 

Capitalisme de l’attention

Les jeunes déclarent passer plus de 15 heures par semaine devant un écran, cela représente une moyenne basse de 780 heures d’attention du cerveau par an, ce qui équivaut environ à 75 % de leur temps libre !

Nous sommes plus encore aujourd’hui la marchandise des réseaux sociaux numériques, des jeux vidéo, des plates-formes de streaming (Netflix, Canal Play….). Le numérique surfe sur une économie de l’attention : c’est le premier moyen qui a été développé par les industriels du numérique.

A la question souvent posée sur le temps passé devant les écrans, il convient d’aborder 2 facteurs déterminants : le premier à travers une approche plus précise des activités réalisées sur ces écrans (par exemple : une partie de jeu vidéo n’a rien à voir avec le fait de regarder une vidéo en streaming encore que sur ces deux mêmes activités, il existe différents degrés) ; le second facteur doit être la considération apportée à l’âge et l’état émotionnel du moment. 


 

A la question : Restes-tu plus de temps devant un écran que ce que tu avais prévu ?

Les déclarants admettent que la gestion des écrans peut être compliquée.

Julie 13 ans : « …Y a trop de chose à faire dessus…après on oublie l’heure… ».

63 % des sondés peuvent se laisser dépasser par l’offre avec des outils de plus en plus performants pour une économie de l’attention de plus en plus efficace.

Kevin 12 ans : « …C’est jamais le bon moment pour se déco, dans mon jeu si tu es bon, tu dois rester… ».

Le jeu vidéo du moment Fortnite est un exemple parlant : la stratégie des développeurs est de mettre en place un système autour du circuit de récompense aléatoire qui favorise une maximisation du comportement addictif. Du coup, les joueurs craignent de perdre le fruit de leurs efforts et optent pour une présence permanente.

Le peur de cette « perte » amène beaucoup de joueurs, tiktokeurs et autres instagrameurs à rester connectés plus longtemps que de raison.

Parce que aux dernières nouvelles, en dehors d’une poignée de jeux indépendants, la création de jeu vidéo, de réseaux sociaux et de plateformes de streaming obéit à une logique capitalistique tout autant que le cinéma, la bouffe et même le tourisme.

Et vous, concrètement, vous faites quoi contre le capitalisme ?

Des jeunes accros ?

32 % déclarent pouvoir se passer des écrans pendant une semaine, 32 % avouent pouvoir s’en passer pendant 1 journée contre22 % une demi-journée. Seulement 12 % déclarent ne pas pouvoir s’en passer. 


27 % des sondés déclarent avoir leur téléphone en permanence sur eux.

63 % se laissent embarquer par le scrolling (action de faire défiler le contenu à l’écran).

70 % des 16-17 ans témoignent qu’ils gardent leur smartphone juste à coté d’eux quand ils dorment ; pour la tranche d’âge 14-15 ans, 33 % déclarent le garder « tout le temps » et 35 % « souvent » quand ils dorment.

L’apparition du smartphone provoque des modifications comportementales.

« Les ados ne sont pas accros au smartphone ou autres technologies mais plutôt à l’infinie possibilité de rester toujours en contact et en lien avec ses copains et ses copines. « 

A la question : Peux-tu me citer plusieurs séries que tu regardes en ce moment ? auprès de jeunes de 11 à 14 ans, voici les séries :

Riverdale, Narcos ,Games of Thrones ,Sex Education, 13 reasons why, Casa de Papel Strangers thing…

Bien évidemment ça se discute en fonction de l’âge, de la maturité de l’ado, mais sincèrement ils ont quand même de super goûts !


La problématique vient plutôt de la méconnaissance de l’activité de loisir numérique qui est un handicap certain pour les parents qui ne prennent pas ou ne peuvent pas prendre le temps de s’ y intéresser, de connaître, ni de comprendre ce que leurs enfants consomment avec l’écran. Nous trouvons naturel de prêter attention à la dangerosité des jouets pour les tout-petits (étiquettes, tranches d’âges conseillées et même le « Made in… ») mais avec l’âge la vigilance spontanée diminue et les informations sont de plus en plus complexes a décrypter. 


Selon les professionnels, la question de l’usage et de la compétence est un élément clé. Une grande habilité en apparence sur certaines pratiques numériques peut cacher une certaine méconnaissance du fonctionnement global. Il existe une réelle difficulté des jeunes protagonistes à verbaliser, à mettre des mots sur leurs usages qui paraissent si intuitifs et naturels. Les compétences techniques restent encore disparates. Les jeunes peuvent être très habiles voire même experts sur quelques applications et logiciels qu’ils utilisent au quotidien alors même que leurs compétences ne sont pas nécessairement transférables sur d’autres supports.

 

Source de partage ou de conflit ?

L’écran et les règles sont un élément déterminant dans le foyer.

Quand je pose la question aux jeunes sur le ressenti de privation des écrans : 21 % le déterminent comme un manque, 21 % sont assez indifférents tandis que 18 % expriment de la colère et 15 % de la frustration.

L’équilibre entre plaisir et envahissement du quotidien est d’autant plus difficile à trouver que jeunes et parents n’ont pas les mêmes points de vue. La qualité de la négociation va dépendre aussi de la capacité de l’enfant ou du jeune à gérer ses propres émotions. 



 

Et l’émotion des adultes ?

 

Les adultes parents sont en général de plus en plus absents, absorbés par leur travail, les transports, et leurs écrans. Il est important de comprendre que les pré-ados et adolescents cherchent leur indépendance sans mesurer à quel point nous pouvons leur manquer. Si les seuls échangent se réduisent au contrôle parental, les conflits éclatent automatiquement car face aux accès d’autorité de l’adulte, l’ado en construction ne peut que se rebeller, esquiver ou se figer. 
 La gestion des écrans passe aussi par la posture de l’adulte et son mode de réaction émotionnelle. N’oublions pas que les enfants se construisent d’abord par mimétisme.Bref, essaye de ne pas trop gueuler !

 

Reprendre le pouvoir sur notre vie numérique est un faux enjeu ; c’est le capitalisme qui rend le numérique flippant. Ce « techno cocon1 » ou cette « chrysalide du fibre optique » est d’abord tissé par la logique du marché. Ajoutons à cela que nous sommes dans une période d’euphorie, d’excitation et de découverte comme toutes inventions techniques.Et pour le combat du « capitalisme numérique » comme pour le développement durable (soutenable), les solutions viendront quand les individus auront quelques choses à y gagner !

 

Auteur : Pierre Khattou

 

Contributions : Les familles, les jeunes, la CAF Haute Garonne, la DDCS, l’IEN, les écoles, les collèges et lycées du territoire, la MJC de Rieumes, la MJC de Lherm, l’espace jeune LEC Bérat, les élu-es du comité de pilotage, les communes de Bérat, Lherm, Poucharramet et Rieumes, Jean-Noël Zordan Jean-Charles Driss du service enfance/jeunesse Coeur de Garonne, Christel Monnerie.

 





 

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